Bob Dylan – Forever Young

* Contrairement à nos habitudes, les vidéos ne sont pas toujours incluent dans cet article, mais peuvent apparaître sous forme de liens. En fait, il y a un vrai bordel au niveau des droits des chansons de Dylan, et l’on a du bricoler pour vous proposer les morceaux qui jalonneront votre lecture.

Cela fait maintenant plusieurs mois que je cherche la manière juste d’aborder la chanson « Forever Young » de Bob Dylan. J’ai, dans un premier temps, voulu faire un article dont la qualité exceptionnelle rendrait hommage à celle, plus modeste, de la chanson. Mais c’était peine perdue. Je me suis alors dirigé vers l’écriture d’une sorte de making-of, afin de raconter le processus créatif qui a abouti sur l’une des plus belles chansons, ever ! J’ai cherché un peu de docs, mais rien de bien satisfaisant. Nouvel échec cinglant. C’est alors qu’une illumination m’a traversé l’esprit : picoler. Et ce jusqu’à en dégueuler ces lignes.

En 1973, Bob Dylan a quatre enfants. Il décide d’écrire une chanson en pensant à l’un d’eux, mais ne veut pas écrire une chanson trop pathos. Il veut faire dans le réalisme, puisque la tendance, l’air du temps, n’est plus à l’émotion. Le mouvement du Flower Power, très fort dans les années 1960, commence à s’essouffler, surtout dans le cœur de Dylan. Les questions métaphysiques et candides de « Blowin’ in the Wind » laissent place aux interrogations rationnelles du père qu’il est. Le 2 novembre, il entame une session d’enregistrements aux studios Village Recorder de Santa Monica en Californie. Il y enregistre « Forever Young » qui sortira l’année d’après sur l’album Planet Waves. Il s’entoure, comme souvent, de The Band. Son contrat qui le liait jusqu’alors à Columbia a expiré en septembre. Il s’engage pour un unique album avec le nouveau label Asylum. Il en sortira finalement deux (Planet Waves, ainsi que Before the Flood, son premier album live) avant de revenir chez Columbia.

L’enregistrement de « Forever Young » a posé quelques problèmes à Dylan. Le 4 novembre, il essaye sans succès une première session d’enregistrement du morceau. Il essuie un nouvel échec le lendemain. Il explique à son ingénieur son, Rob Fabroni : « ça fait cinq ans que je traîne cette chanson dans un coin de ma tête mais je ne l’ai jamais écrite et maintenant que je dois l’enregistrer, je n’arrive simplement pas à me décider de comment la faire ». Finalement, après de nouvelles sessions le 8, 9 et 14 novembre, il finit par réaliser deux versions différentes.

Version 1

 

Le morceau possède une structure très mathématique. Dans son autobiographie, Dylan révèle qu’il ne connaît pas grand chose à la science des nombres, mais qu’il en connaît néanmoins leur force métaphysique. C’est sans doute pourquoi ses morceaux ne sortent que très rarement d’un cadre bien défini. Forever Young illustre parfaitement cela. On a affaire à trois couplets et trois refrains. Chaque vers (ou presque) est un précepte, introduit par le « May you… » ou « May your… » (« Puisse-tu… » ; « Puisse tes… »). Dylan se place dans la position du père ayant déjà relativement bien roulé sa bosse – Bob a alors 32 ans – et qui souhaite donner à son enfant la clef de l’intégrité : sa jeunesse.

La structure musicale, elle aussi très carrée, est une boucle démarrant à chaque début de couplet et s’épanouissant tout au long de celui-ci pour trouver sa pleine puissance lors du refrain, avant de s’éteindre pour mieux recommencer au couplet suivant. Tout au long de ce voyage, la guitare de Robbie Robertson de The Band nous sert de guide, tâtonnant tantôt en arpèges à haute tonalité, et galopant parfois en accords puissants et graves. La voix de Dylan, le texte et la mélodie forment alors une harmonie légère mais néanmoins très évocatrice. Le morceau se conclut sur une partie musicale bouleversante, dans laquelle l’harmonica de Dylan rejoint la gratte de Robertson. Dur de ne pas imaginer alors la jeunesse dans toute sa fragilité et sa fougue, son cynisme et ses rêves, ses regrets et ses espoirs, sa candeur et sa grandeur.

Le génie de l’Américain est ici de raconter la jeunesse comme peu de chanteurs et d’écrivains savent le faire : la magnifier à travers ses failles. Le père dit à son fils tout ce qu’il a le pouvoir de faire et de devenir mais, qu’en fin de compte, seul le rejeton a le pouvoir sur son avenir. Rien est écrit à l’avance et rien ne sert de s’extasier devant un jeune gamin sous prétexte qu’il est jeune. Être un gosse jeune et mignon ne fera pas forcément de lui un adulte bien. En 1973, tout comme aujourd’hui, il est difficile de parler de l’impureté de la jeunesse sans passer au mieux pour un réac’, au pire pour un cynique. Les mots justes de Dylan ont pourtant réussi à l’évoquer sans jamais tomber dans des facilités sentimentales.

Version 2

 

À la suite de « Forever Young », on trouve donc « Forever Young (Continued) ». Les paroles sont exactement les mêmes. Quant à la mélodie, elle change radicalement, bien qu’elle soit toujours basée sur les mêmes accords. Il s’agit d’une version très électrique et au tempo bien plus rapide (cela se reflète sur la durée du morceau : « Forever Young » dure près de cinq minutes là où « Forever Young (Continued) » dure deux minutes cinquante).L’harmonica de Dylan trouve une place prépondérante ici, notamment entre chaque couplet.

À la fin de l’écoute de cette version, on a l’impression que Dylan s’est défoulé, comme gavé par ses échecs successifs à enregistrer sa chanson. C’est rapide, assez peu structuré, et la mélodie ne semble jamais véritablement rejoindre le sens des paroles. On pourrait croire qu’il a tenté d’illustrer la fougue de la jeunesse. Si c’est le cas, c’est la seule caractéristique de cette dernière que l’on perçoit. Toute la variété des sentiments que nous transmet « Forever Young » est ici mâchée, voir dévorée, par ce rythme uptempo.

Tout n’est évidemment pas à jeter, mais « Forever Young (Continued) » souffre indubitablement de la comparaison avec la version précédente. Dylan ne pouvait tout de même pas offrir deux chefs-d’œuvre en un seul morceau. Alors on se retrouve avec une version que l’on se délecte à analyser, dans un voyage quasi onirique qui brise les clivages de la joie et de la tristesse. Et puis on a une autre version, bien moins complexe mais indéniablement fun et qui saura, à l’instar de « Subterranean Homesick Blues », nous mettre de bonne humeur dès le matin et ce jusqu’au soir !

Bonus : la version de Joan Baez

 

J’avais aussi envie de vous présentez la version de Joan Baez. Baez se sert alors de sa voix pour accentuer la magnifique mélodie imaginée par Dylan. Cela donne l’impression qu’il s’agit, sur la version de Bob, de préceptes paternels alors que l’ambiance est plus religieuse sur la version de Joan Baez. Comme souvent quand Baez reprend Dylan, elle nous offre une alternative, un autre point de vu, une autre façon d’appréhender les textes du poète.

Et tandis que je finis d’écrire ces lignes, je ne peux m’empêcher de m’amuser du parallèle entre l’indécision de Dylan sur la réalisation de « Forever Young », et la mienne quant à cet article. La principale différence est que Dylan a fini par accoucher d’un titre magnifique qui tutoie la perfection, tandis que je serais un fan comblé si jamais ce petit papier a donné l’envie à un seul d’entre vous d’écouter son morceau.

3 Commentaires

  1. leretourdelavengeanceduconcombremasqué - 11 mars 2015

    Excellent article! Le « work in process » étant une caractéristique de l’oeuvre dylanienne, il est juste que cette chronique s’appuie sur une indécision de départ, laquelle se trouve être elle-même, fréquemment, une caractéristique du « work in process ». Bravo, encore une belle preuve d’amour de la musique publiée ici-bas.

    • Math - 11 mars 2015

      Dylan c’est un gros morceau, y a de la matière pour bosser vois-tu? Mais pour aborder le bizness, chaud. C’est Dylaniesque en fait.

    • Thom - 13 mars 2015

      Merci bien ! Pour illustrer ça, on aurait pu parler de ses live durant lesquels il ne cesse de remodeler ses chansons. Mais on pourrait en faire un site web entier sur le bonhomme sans arriver à prétendre à une quelconque exhaustivité… C’est d’ailleurs ce que j’adore tant chez lui.

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