Hommage à Jack Bruce

Le 25 octobre dernier, quelque part dans le Suffolk disparaissait un éminent personnage de la musique : Jack Bruce. Sur SilenceSucks, on aime la musique. Cela nous semblait donc être justice que de rendre un hommage posthume à ce grand monsieur qui, malgré une carrière titanesque, n’a pas eu droit aux éloges et hommages généralement réservés aux artistes dont on sait qu’ils laisseront une empreinte durable. Et rentable.

Oui c’est assez étrange que l’industrie du disque, dont le goût pour les « redécouvertes » et « rééditions » coïncide hypocritement avec l’abandon progressif du CD laser, n’ait pas encore inondé les baques de coffrets et autres disques versatiles à l’effigie du regretté Jack Bruce. On en viendrait presque à penser que la matière première est insuffisante (non je ne parle pas des matériaux utilisés pour le pressage de disques, lesquels viendront eux-même à manquer). Pourtant monsieur Bruce fut ce que l’on a coutume d’appeler un artiste prolifique. Il faut dire qu’il a commencé tôt. En guise d’échauffement, à huit ans, il compose une œuvre pour quatuor à cordes. Si si. Un peu moins d’une dizaine d’années plus tard, le gars a appris simultanément le violoncelle et la basse. En 1963, à 20 ans, il fonde son premier groupe. Je marque ici une courte pause pour rappeler à certains connards gominés et prétentieux qui viennent faire les beaux sur plateaux télé en déclarant, je cite :  « Je suis le Jean-Sébastien Bach du 21ème siècle », qu’ils feraient mieux de fermer leur gueule (Matthew Bellamy, ça c’est pour ton petit cul !). Reprenons. La liste des talents de Jack Bruce n’a d’égal que le nombre de ses projets musicaux : la Graham Bond Organization, les Bluesbreakers de John Mayall, Tony William’s Lifetime, John McLaughlin, Larry Coryell, Mitch Mitchell, Jean-Luc Ponty, West Bruce and Laing, Franck Zappa, le Jack Bruce Band, le Mahavishnu Orchestra, Michael Mantler, Kip Hanrahan, Bruce Lordan Trower, Baker Bruce Moore ; et la liste n’est pas exhaustive. Là déjà, vous êtes rhabillés pour l’hiver car le monsieur couvre un spectre musical allant du folk au jazz en passant par le blues, le rock et le psychédélisme. Autant de formations et de participations qui témoignent d’un talent évoluant au cours d’une époque déjà riche en exceptions du genre et où, la démocratisation de la musique amplifiée allait de pair avec la vulgarisation de produits stupéfiants, psychotropes ou hallucinogènes (parfois même les trois à la fois). Mais il manque néanmoins une croix au tableau et pas des moindres. Car Jack Bruce s’est trouvé être un membre de l’une des formations les plus emblématiques de la fin des années 60 : Cream.

Connaissez-vous le principe du « power trio » ? Il s’agit d’une idée commerciale visant à choisir trois super musiciens, à les réunir dans un super studio en leur donnant de supers instruments pour enregistrer un super album. Un peu comme si on demandait aux Avengers de sortir un disque. Mais si, rappelez-vous de ce groupe des années 90 mené par un chanteur blond comme les blés, qui s’habillait chez Emmaüs et qui chantait « violes moi » ou « je me hais et je veux mourir » – autant de messages de paix et d’amour entonnés par toute une génération. Eh bien avant que Nirvana ne devienne le stéréotype du power trio, Cream en avait été le prototype. Le mur d’amplis Marshall en tournée ? C’est une idée de Cream. La batterie à double grosse-caisse ? Encore une idée de Cream. L’utilisation d’une basse six-cordes en trio ? Toujours de Cream. En à peine trois ans, Eric Clapton, Ginger Baker et Jack Bruce vont propulser leur power trio au rang de légende. La formation, bien qu’éphémère, laisse derrière elle trois albums studio aussi hallucinants qu’hallucinés : Fresh Cream, Disraeli Gears et Wheels of Fire (qui est double) – où Bruce joue et chante d’une manière unique et alors inouïe dans le rock, passant du violoncelle, à la basse, à l’harmonica. Dire que sa voix a été déterminante dans l’essor du groupe superstar et dans leur distinction parmi toutes les autres formations existantes alors, c’est peu dire. Car Jack Bruce a beaucoup composé au sein de Cream. De manière générale, la composition c’est son truc. Parmi ses nombreux side-projects, le chanteur trouvera notamment le temps d’écrire un opéra (Escalator over the Hill) presque vingt ans avant Freddie Mercury, ainsi que de diriger un l’orchestre qu’il fonde avec le batteur Billy Cobham et l’ex guitariste des Humble Pie, Clem Clempson.

Cet immense travail lui a, entre autres, permis d’apporter à Cream une dimension exceptionnelle. Alors que j’écris ces lignes, je réécoute mes morceaux favoris du groupe, parmi lesquels figurent deux compositions à mes yeux hors-normes, plus objectivement à part dans la discographie du power trio. Des morceaux que je qualifierais volontiers de bruciens :  « As you said » (figurant sur Wheels of Fire) et « We’re going wrong » (sur Disraeli Gears). Ces compositions semblent résumer une époque entière dans l’espace qui les sépare. Les trouvailles musicales de Clapton et Baker ainsi que le talent vocal de Bruce encadrent ici une œuvre visionnaire, prophétique, qui annonce la grandeur et la décadence d’un mouvement artistique qui s’est, depuis, changé en un tunnel marketing dont certains n’ont trouvé la sortie qu’à travers le double canon d’une chevrotine. A l’heure où la technologie fait loi, il est facile de se réclamer des musiques qui en découlent, circulant à travers le monde en un clic et alimentant une scène artistique qui a, au passage, synthétisé les sons et les produits qui vont avec. Je n’y entends pourtant que rarement l’élan et la fougue présents dans l’œuvre de Jack Bruce. Sa voix porte les mots et les idées d’une génération qui devait combattre et non se cacher, qui luttait au lieu de s’évader. Le texte de « As you said », coécrit par le poète Pete Brown, semble s’extirper de la bande sur laquelle il est enregistré pour venir délivrer un message à ceux qui dénigrent, insultent ou méprisent le mouvement beatnik. « We’re going wrong » semble paradoxalement laisser place à une réponse, à un dialogue. Dans cet écart, je trouve la passion et la gloire confondues, irradiantes, rappelant que l’enjeu n’est pas de se faire connaître rapidement pour vivre de ses rentes. Non, l’enjeu est d’entretenir une flamme perpétuelle, qui brille à travers le temps, illuminant le passage des époques, luisant comme un phare, prévenant ce point de rencontre mystérieux et convoité entre le passé et l’avenir. J’espère que cet article y contribue. Jack Bruce ne s’est pas suicidé, pas plus qu’il n’est mort sous les feux de la rampe. Il ne s’est tout simplement pas « éteint ». Preuve qu’il existe, parfois, un peu de justice dans ce monde.

Rest in peace.

P.S. Je recommande l’écoute des albums solos de Jack Bruce : « Things We Like », « Songs for a Tailor » et « Harmony Row », qui témoignent de la richesse du personnage. Et je remercie Michka Assayas ainsi que la rédaction du Dictionnaire du Rock, sans qui cet article n’aurait jamais vu le jour.

 

 

 

1 Commentaire

  1. Math - 3 mai 2015

    Voici un petit article que je viens de trouver concernant ce grand monsieur :

    http://www.udiscovermusic.fr/jack-bruces-final-recording

    L’ultime signature de Bruce, un mois avant sa mort !

    ZOb

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