Morly Grey : The Only Truth, histoire d’une redécouverte

Parfois, on se rend compte qu’un album que l’on adule est un obscur classique. Obscur car inconnu par grosso modo tout le monde, mais classique car placé au sommet par ceux qui le connaissent. The Only Truth est de cette trempe. Comment passe-t-on d’un album anonyme à un album superstar ? Long cheminement…..
L’album paraît dans un contexte musical où il est assez difficile de ne pas être écrasé par les géants du rock de l’époque. Pour ne citer que quelques exemples, en 1972 on trouve dans les bacs Alice Cooper (Schools’out), Aphrodite’s Child (666), Black Sabbath (Vol.4), David Bowie (Ziggy Stardust), Deep Purple (Machine Head), ELP (Trilogy), Genesis (Foxtrot), Neil Young (Harvest), Yes (Fragile et Close to the edge) ; sans parler des Zappa et autres Pink Floyd, ainsi que les groupes en tournée comme les Stooges, Led Zeppelin et j’en passe. Dur d’exister dans ce milieu étouffant en 1972.

Avant de parler de cette musique, parlons de sa (re)création. En 1972, The Only Truth est enregistré et disparaît aussitôt. En effet, l’album est pressé à un tout petit nombre d’exemplaires et n’est pas publié par Starshine Records ! En plus de ça, on lui attribue le numéro de série 69000 ce qui porte à confusion et laisse penser à une parution en 1969. Pour finir, le premier single « Who can I say you are » sort en mentionnant qu’il est extrait de l’album The first Supper. Et puis les catalogues de discographie le datent mystérieusement de 1968/1969 alors qu’il n’en est rien. Starshine Records rate le coche mais va entrer dans la légende 35 ans plus tard . Poursuivons.
Dans les années 80 et 90, des gens cherchent ce disque. On parle d’un poster entièrement en couleur, signé Larry Kirk, à l’intérieur du pressage originel qui représente la pochette de l’album, dessinée par Carole Pavlich. Comment le savent-ils ? Trouvent-ils cet album ? Pas sûr. En tout cas, on ne sait pas grand chose. Sans internet et tout le saint-frusquin que l’on a aujourd’hui, les mecs cherchent dans des catalogues discographiques (erronés pour le coup), téléphonent aux disquaires, fouillent les caves des collectionneurs, mais c’est quand même la zèremi de trouver le précieux disque. Oui mais ensuite ?

Les frères Roller (Tim et Mark) et leur acolyte batteur Bob LaNave, membres de Morley Grey, réenregistrent du matériel entre 1995 et 1997, mais n’est pas publié !!

Dès 1990 pourtant, des reprints en CD ont été entamés mais non officiels, donc des versions pirates. On trouve des albums produits par le label Flash, puis par Twilight Tone en Allemagne, la même année. Mais ce genre de rééditions pirates fonctionnent rarement et, dans ce cas, pas du tout. Les choses changent en 2002. Le label italien Akarma, basé à La Spezia, en Ligurie, propose une réédition officielle ! Enfin ! Après – soit dit en passant – une version pirate deux ans plus tôt. Akarma est un label que je vous recommande, rééditant plein de pépites et autres albums de derrière les fagots des années 60/70, en général, et psyché/prog en particulier. Les gars de chez Akarma réimpriment des bazars tellement rares qu’ils ont déjà été accusés de piratage, mais on les excuse au vu des merveilles rockesques qu’ils nous dénichent ça et là. Apothéose en 2009 : Sundazed Music (New York) signe avec les membres du groupe et ressort aussi l’album (2010), agrémenté cette fois de nouveautés jamais publiées. Le magnifique morceau « None are for me » est de ceux-là.

Voila une introduction certes longue, mais qui peut nous éclairer sur comment un album peut resurgir du passé.

« Mais l’album, il est bien ? » Et ouais. Pour le néophyte, c’est une claque en pleine figure. Pour qui l’a rongé, c’est un monument dont la réputation n’est plus à faire. Les membres sont les frères Roller. Tim est à la guitare et Mark à la basse. Pour The Only Truth, l’autre guitariste Randy Byron n’est plus de la partie. Paul Cassidy, lui est à la batterie mais seulement pour la face 1. Pour la face 2, on retrouve aux baguettes Bob LaNave. L’album est enregistré en deux fois. La face 1 à Cleveland, dans l’Ohio, et la face 2 à Youngstown, toujours dans l’Ohio. Le groupe s’est taillé sur la scène locale une petite réputation à la fin des années 60, en faisant des premières parties (Bob Seger, Cactus, The Platters…) et en jouant des reprises d’Hendrix, de Cream et des Doors.
Le style est un beau mélange de basse fracassante et de batterie détonante, accompagnées d’une guitare puissante juste comme il faut. La première piste, « Peace Officer » martèle vos oreilles par un duo basse/batterie explosif et une guitare qui sait se glisser admirablement dans l’ensemble. Une mention pour la piste « Our time », qui fait rappeler The Doors et Hendrix, et cette basse putain, cette basse et cette gratte Hendrixienne, on en frissonne ! L’essentiel de la seconde face est occupé, en plus des courts mais néanmoins excellents titres « After me Again » et « A feeling for You » par les 17 minutes de « The Only Truth ». C’est un morceau à consonance prog, qui propose notamment en son milieu un arrangement du thème américain « When Johnny Comes Marching Home ».

En somme, un très bel album, qui a un parcours intéressant, typique de l’album oublié puis retrouvé. C’est pour cela que j’ai voulu vous parler de celui-ci. Le processus par lequel il refait surface est aussi révélateur de la pression que subissent les petits groupes par les géants de la musique, dominant le marché. L’original, pratiquement introuvable, s’échange aux environs de 1000 dollars ; et oui il y a des collectionneurs fortunés….

« This record was specially recorded to be played at a high volume » : oui écoutez le bien fort !

Fiche technique

Tim Roller : guitares, chœurs
Mark Roller : basse, chant
Bob LaNave : batterie, percussions, chant sur la face 2
Paul Cassidy : batterie (!!) sur la face 1

Album produit par Floyd Phillips et enregistré au Cleveland Recordings Co. De Cleveland, et au Peppermint Recording Studios de Youngstown, en Ohio.

2 Commentaires

  1. leretourdelavengeanceduconcombremasqué - 16 février 2015

    Ha ha ha,
    pour cet article comme pour tous les autres: merci.
    Ha ha,
    j’aime tellement cette ironie du sort qui fait de la vie un immense gruyère temporel. Oui vraiment, ça me plaît beaucoup. L’histoire du monde vue à travers celle de la musique montre à quel point l’homme aime à se faire du souci,
    ha,
    ce qui tendrait à prouver que je suis humain.
    Mais non, je suis un concombre, masqué de surcroît et ma vengeance reviendra. Avec moi.

    • Math - 11 mars 2015

      De rien cher fruit vengeur et masqué ! J’ai choisis cet album parce que je l’aime mais il cristallise bon nombre de soucis liés à l’industrie du disque et d ela musique (aussi bien actuelle que passée par ailleurs) mais beaucoup beaucoup, je dis bien beaucoup d’albums auraient pu se retrouver au coeur de cet article !

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